Clément Juglar et la découverte du cycle des affaires | Économie

Clément Juglar et la découverte du cycle des affaires | Économie

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Le contenu suivant est extrait de mon prochain livre sur les cycles de marché.

Clément Juglar est un des pionniers de l’étude des cycles. C’est un des incontournables de la théorie cyclique en économie. Né en 1819 d’un père médecin, il deviendra lui-même médecin en passant sa thèse de doctorat en août 1846. Néanmoins, il va rapidement abandonner la médecine vers 1850 et se consacrer à une série de publications. Il commence par des publications dans le Journal de Economistes et se fait remarquer des clubs d’économistes de l’époque, très liés à la sphère politique. Brillant spéculateur, Juglar accumule une grande fortune en bourse[1], comme Cantillon ou Ricardo avant lui. Clément Juglar était aussi un fervent catholique et un grand voyageur. Il eut son unique fils vers 1867. Il meurt en 1905, laissant derrière lui les bases de la pensée des cycles en économie.

En 1862, déjà expérimenté en matière de statistiques, il publie le fameux livre Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre, et aux États-Unis. Dans l’introduction, il précise : « À la suite de ces bouleversements périodiques [les crises], on est toujours surpris du développement des sociétés, de leur activité et de leur puissance. Les époques de renaissance et de décadence nous offrent dans les arts quelque chose d’analogue. On les observe aussi à toutes les époques, chez tous les peuples et dans tous les styles […] ».

Plus loin, il écrit cette fameuse phrase : « Les crises, comme les maladies, paraissent une des conditions de l’existence des sociétés où le commerce et l’industrie domine ». Pour Clément Juglar, les « symptômes » qui précèdent les crises, selon ces propres mots, sont les « signes d’une grande prospérité, les entreprises et les spéculations en tous genre, la hausse des prix de tous les produits, des terres et des maisons, la hausse des salaires, la baisse de l’intérêt, la crédulité du public, qui, à la vue d’un premier succès, ne met plus rien en doute, […] le désir de devenir riche en peu de temps […] ». Force est de constater, plus de 150 ans après ces mots, que rien n’a réellement changé. Clément Juglar établit un tableau des crises remarquables en France, en Angleterre et aux États-Unis :

Crises
FranceAngleterreÉtats-Unis
18041803
18101810
181318151814
181818181818
182618261826
18301830
183618361837
183918391839
184718471848
185718571857

De ces données empiriques, on observe des grandes périodes de crises. Il s’agit principalement de 1804, 1815, 1847, 1855-1857. On observe entre les lignes la récurrence d’un cycle de 8 à 10 ans. C’est le cycle Juglar. Les périodes récessives peuvent se succéder sur plusieurs années, ce qui conduit à une succession de crises sur un temps court. Cependant, les crises semblent se répéter sur des intervalles inaltérables selon des logiques parfaitement économiques. Plus tard, l’économiste Alvin Hansen va estimer sur la période 1857-1937 la durée moyenne d’un cycle Juglar à 8.33 ans.

Clément Juglar regardait à des principales données statistiques comme le prix des matières premières, la situation des banques ou encore les réserves métalliques. Il mène ainsi une vaste étude historique sur des décennies de statistiques. Certaines de ces constatations sont tout à fait pertinentes. Par exemple, concernant les crises françaises, il précise « le maximum du prix de blé précède et amène toujours une crise ». Les débuts de ses conclusions sont manifestement une première grande avancée : « les mouvements des escomptes, du commerce et des revenus publics en France et en Angleterre nous offrent une remarquable régularité que l’on ne saurait prendre pour une pure coïncidence ».  

Pour lui, le développement de l’industrie et la réduction de la part de l’agriculture dans l’économie seraient le signe d’une succession de crises plus graves. Les signes d’une crise se manifestaient ainsi par la hausse des escomptes, une diminution des réserves métalliques, et un sommet sur l’activité du commerce extérieur. Une fois la crise manifestée, des liquidations prenaient inexorablement effet, ce qui aboutissait en général à un rebond des prix et de l’activité. Il dédie également un passage sur la corrélation entre démographie et cycles économiques.

Le dernier paragraphe de son ouvrage conclut brillamment ses observations : « Une insuffisance de la récolte, augmentant les embarras du commerce et de l’industrie à la suite de l’exagération et de l’impulsion qui leur avait été donnée, détermine une crise souvent suivie d’une révolution, et terminée par une guerre générale ou une grande épidémie. Tout s’arrête pour un temps […]. En un mot, c’est une liquidation générale. Il ne faut donc jamais désespérer ni trop espérer de son pays, rappelant sans cesse que la plus grande prospérité et la plus grande misère sont sœurs, et se succèdent toujours. ».

Néanmoins, avec le recul, nous pouvons préciser certains détails supplémentaires. L’étendue statistique étudiée par Juglar était malheureusement limitée, la structure économique était différente, et enfin les données globales étaient plus difficiles d’accès. Clément Juglar ne pouvait mener qu’une étude empirique et approximative. Ce type de méthodologie a inspiré de nombreux autres économistes, qui pour beaucoup, n’ont fait qu’appliquer ce modèle pour aboutir à de nouvelles périodicités. Cette méthodologie dans l’analyse des cycles, assez généraliste, persiste encore aujourd’hui, plus de 150 ans après son ouvrage. Dans tous les cas, la certitude qui persiste est que la découverte des cycles économiques est avant tout le fait d’un approfondissement de l’étude statistique. L’accumulation des données et des précisions de ces phénomènes au cours du temps permettra le formidable développement de la théorie des cycles, qui ouvre encore aujourd’hui les perspectives les plus fascinantes.


[1] Paraît-il avec des placements sur la société du Canal de Suez.

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Thomas Andrieu | Écrivain et rédacteur économique et financier

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